La cause des enfants

La cause des enfants

Nous avons donc tout naturellement commencé ce travail par la lecture de "Psychanalyse et pédiatrie" republié sous forme de livre en 1971. En préparant mes lectures je retrouvais dans ce livre le passage suivant à propos de l'énurésie : "on s'étonne peut-être de la fréquence de l'énurésie. Ce symptôme assurément bien heureux, grâce auquel on amène des enfants dont on ignorerait, sans lui, la névrose, n'a, en lui-même pas de signification unique" p.125.

Et quelques lignes plus loin : "devant l'énurésie, il n'y a pas une attitude psychothérapeutique, car elle viserait l'effet et non la cause. L'étude du comportement affectif général de l'enfant permettra seul de juger à quel stade il se trouve et devant quel barrage il a régressé".

En 1989, donc, quand je le retravaillais dans le cadre du groupe de lecture évoqué, il s'agissait d'une oeuvre qui avait, dès lors, cinquante ans. Ce qu'elle écrivait donc en 1939 était par le fait devenu une banalité en 1989.


L'immense travail de Dolto est constamment sous-tendu par ce qui a été le support de son travail à savoir la question éthique. Il n'y a aucune de ses élaborations, aucune de ses projections dans la réalité qui ne soit passé au crible de l'éthique.




1. Françoise Dolto et l'éthique
Elle ne cédera jamais sur sa position vis-à-vis de l'éthique : chaque sujet est auteur et responsable de sa parole ; la psychanalyse est, d'ailleurs, le lieu où le protocole permet à chaque sujet - et ce quelle que soit son âge - de libérer sa propre parole, d'en entendre les méandres, les impasses et les élaborations qui permettront la réalisation de ses désirs dès lors qu'ils auront pu s'inscrire dans l'ordre du langage. Ceci ne dépend aucunement de l'âge du sujet . Elle poussera cette position théorique jusqu'à son extrême, puisqu'elle présuppose l'existence d'un sujet sous sa forme symbolique dès avant sa naissance .
Ainsi, l'enfance n'est qu'un des états que le sujet traverse mais elle précise : " "l'enfant", ça n'existe pas ... on fait un discours sur l'enfant, alors que chaque enfant est absolument dissemblable à un autre ... "
Il y aurait donc une aberration à écrire enfant ou enfance avec un "e" majuscule, de la même manière qu'il viendrait à l'idée de personne d'écrire âge adulte ou encore adolescence avec des majuscules. Le pendant de cette position théorique doit se retrouver dans le respect dans lequel l'on doit mettre le discours tenu par l'enfant :
"On oublie que l'enfant est sujet et non pas sujet à, et, de discussion ... "

C'est donc ainsi que la position de Dolto est extrêmement sophistiquée, dans la mesure où elle maintient toujours vifs les deux registres apparemment contradictoires :
d'une part, du respect, du désir et du cheminement de l'enfant,
et, d'autre part, de son inscription obligatoire dans le registre du langage, c'est-à-dire, en quelque sorte, dans le registre de la limitation de son désir ou, tout au moins, dans l'expression de ce désir dans les formes autorisées par le langage, c'est-à-dire dans la reconnaissance de la fonction symbolique humanisante.

Ainsi elle nous propose :
- "l'advenir" rendant substantif le verbe advenir, on le prend ici dans l'expression " advenir comme sujet ".
- Pour parler de l'époque où il n'a pas encore d'autonomie psychique avec les identifications parentales, elle proposera des expressions comme " il est co-sa mère, co-son père, co-ses parents "


2. Dolto et la réalité quotidienne de l'enfant
Dans le livre " La cause des enfants " Dolto envisage quasiment tous les registres impliqués dans la réalité quotidienne de l'enfant ; elle y fait des réflexions qui ne sont, en fait, que l'application pratique des idées théoriques qu'elle expose. Elle arrive ainsi à démontrer comment cette théorie peut parfaitement s'appliquer dans tous les champs concernés par l'enfance.
Ainsi, Dolto aborde de nombres registres de la vie quotidienne de l'enfant où elle fait des propositions très novatrices, voire révolutionnaires ; il est sûr que les points que je vais développer ici ne sont que quelques uns pris dans ces très nombreux qu'elle aborde ; en tous les cas, j'ai désiré mettre l'accent sur :
- le discours sécuritaire ;
et ; " L'adulte qui est obsédé par sa sécurité au point de perdre toute imagination, n'a-t-il pas été autrefois un petit à qui dans les premières années, les premières semaines la sécurité a cruellement manqué ? " p.82
Ainsi Dolto remet-elle en avant les grands principes éducatifs qui l'ont conduite. Il ne s'agit pas d'empêcher l'enfant à ses propres expériences, mais de l'y accompagner en l'aidant aux formulations nécessaires de ces expériences dans son propre rapport au langage.

La psychothérapie et la psychanalyse d'enfants. Elle affirme constamment tout au long de son oeuvre, le respect fondamental où doit être tenue la parole de l'enfant dans le cadre d'une psychothérapie ou d'une psychanalyse ; elle incite aussi très directement les psychanalystes et les psychothérapeutes à ne pas se retrouver dans une position éducatrive ; toutes les déclarations de Dolto peuvent être considérées aujourd'hui comme prémonitoires dans la mesure où, malheureusement pour les enfants et la société tant actuelle qu'à venir, c'est cette position éducative qui est de plus en plus encouragée par la société.


- la position de DOLTO vis-à-vis des sciences ; le cognitivisme et les neurosciences ; ce débat est toujours d'actualité sinon encore plus. Dolto s'élève avec vigueur contre position d'allure objective ou scientifique qui ne respecterait pas la position subjective de chaque sujet et ce d'autant plus qu'il est un enfant : " la science ne s'est pas mise au service de l'enfant. Elle s'est mise au service de l'ordre établi, de l'instruction publique, de la police. Ou de la science elle-même. La recherche pour la recherche. Là encore, malheureusement l'idéologie n'est pas absente ". p. 120 .
Elle évoque ainsi la question de la rigueur de tout travail scientifique : " avant toute expérience sur un être humain, il faudrait être absolument certain de ne pas nuire. Sinon, s'abstenir. " p.127
- L'école. Dans l'ensemble de l'ouvrage de Dolto, il y a de très nombreuses remarques concernant l'école. Là encore, elle se retrouve extrêmement en avance sur son temps, lorsqu'elle explique, par exemple, qu'il faut :
séparer absolument ce qui l'en est de l'instruction et de l'éducation ; - Elle propose aussi l'ouverture des écoles en horaires extrascolaires pour que les enfants puissent y avoir des activités éducatives, ludiques, récréatives qui seraient prodiguées par des éducateurs ; elle est par ailleurs très favorable à toutes les activités qui permettent de socialiser l'enfant, comme par exemple le sont les classes- découverte, les classes de neige ou d'altitude qui sont devenues maintenant de pratiques plus que courantes dans la majeure partie des écoles de France.
Elle se montre particulièrement révolutionnaire, lorsqu'elle évoque une modification profonde de l'organisation scolaire ; elle n'est pas favorable au maintien des classes de niveaux tels que nous les connaissons, mais bien plutôt d'un système scolaire qui respecterait au plus près le rythme d'apprentissage propre à chaque enfant. Et Dolto de conclure : " instruction pervertissante que celle qui consiste à faire régurgiter à l'élève le savoir du professeur transmis par ses pairs ; " c'est bien d'avoir une bonne note en me disant ce que moi je sais " ;
Il y a même un endroit de son livre où elle propose des moments d'apprentissage universitaire qui pourraient se passer dans d'autres pays ;
-L'éducation. Là encore, elle se situe dans le respect fondamental de l'enfant : " Si l'on veut que l'enfant ait le plus de chances de garder ses potentialités, il faut que l'éducation soit la plus légère possible dans sa directivité. Au lieu de vouloir tout comprendre, respectons toutes les réactions de l'enfant que nous ne comprenons pas ". p.336
-L'enfant, le médecin et le monde hospitalier. Le militantisme de Françoise Dolto est intarissable dans ce registre où elle en vient à exiger que chaque sujet soit traité avec tout le respect qui lui est dû. Pour en arriver au plus pur de sa position éthique : " ceux qui sont au service de l'accouchement et des premières semaines de la vie ont tout à apprendre de cet être qui n'est jamais comme un autre. Il est lui ou elle, mais elle aussi lui, sa mère et son père présents ou absents. C'est tout à fait autre chose qu'un autre bébé et une autre mère et un autre père ".p.307
- L'enfant et la justice. Bien évidemment, elle se situe juste après la Loi de 1975 qui met par exemple en place le divorce d'accord. Elle va d'ailleurs beaucoup plus loin puisque, dans certains passages, elle évoquera la garde alternée qui devient quasiment la règle aujourd'hui. Désormais, la spécialité d'avocats d'enfant est parfaitement reconnue et exercée par bon nombre d'avocats spécialisés dans les affaires familiales.
Elle se situe également vis-à-vis de l'exercice de l'autorité parentale et notamment dans l'exigence qui devrait être imposée aux directeurs des établissements scolaires que d'envoyer le bulletin de notes aux deux parents.
Ce qui résume parfaitement la pensée de Dolto ce sont les lignes suivantes : " pour soutenir son développement, il faut le considérer dans son advenir et faire confiance à l'adulte qu'il vise à devenir... il est un pré adulte, c'est vrai, mais d'un style qui n'existe pas encore et qui est à inventer, qu'il doit trouver lui-même. L'enfant qui vient au monde devrait nous rappeler que l'être humain est un être qui vient d'ailleurs et que chacun naît pour apporter à son temps quelque chose de nouveau ". p.294.
Et, comme elle le disait elle-même : " les enfants m'ont appris beaucoup de choses " C'est donc bien de l'écoute attentive des enfants que notre savoir vient.

G. JUTTNER

N.B. Les paginations ici référencées sont celles qui viennent de l'édition de " La cause des enfants " - Maison d'édition Robert Laffont, collection pocket évolution.