L'image inconsciente du corps

Cette notion inédite représente incontestablement ce qu'a été l'apport théorique essentiel de Françoise Dolto à la psychanalyse. Il faut donc déjà relever que cela suffit à réduire à néant le « cliché » qui voudrait ne voir en F. Dolto qu'une praticienne (fût-elle d'exception), sans rien qui vaille transmission au niveau conceptuel. Or, la seule notion d'image du corps témoigne suffisamment de la part proprement théorique de cette œuvre, bien mise en évidence à présent par les études et les recherches qu'elle a suscitées.
Ceci étant, que F. Dolto ait appuyé sa réflexion théorique sur une telle notion, après tout sujette à caution – ne serait-ce que par la façon dont on la voit utilisée (souvent à la légère) dans les disciplines les plus diverses –, n’est pas sans poser question. Comment en est-elle venue à cette notion ? Et pourquoi, pour en faire quel usage ? Qu'est-ce qui a bien pu conduire une praticienne comme elle, de formation classiquement freudienne, à forger ainsi, hors des sentiers battus, sa propre conceptualité ? Il n'est pas simple de répondre de façon précise à ces différentes questions, pour lesquelles F. Dolto n'a pas fourni elle-même d'explication circonstanciée. On relèvera en outre que l'apparition de cette conceptualisation (que l'on peut dater des années 56-57) marque un tournant relativement tardif dans son œuvre, même si elle ouvre à tout le développement majeur qui va s'ensuivre.

Ce qui est sûr, façon lapalissade, c'est que si F. Dolto a élaboré cette théorie, c'est que cela correspondait à tout un aspect de son expérience pour lequel elle ne trouvait pas d'outil approprié dans l'appareillage conceptuel freudien et lacanien alors à sa disposition. Et en particulier, là où il s'agissait pour F. Dolto – c'est ce qu'elle ne cesse de souligner comme la marque spécifique de son apport – de toujours faire remonter l'investigation analytique jusqu'au plus précoce de la vie d'un humain, aux confins les plus archaïques de l'existence, telles qu’elle les trouvait présentifiés au cœur de sa pratique spécifique avec les enfants.
À ce titre, on peut avancer que l'image inconsciente du corps est pour F. Dolto le concept qui lui permet d'avoir accès à ce temps premier du vécu infantile, au niveau de ce que Freud avait déjà désigné comme le registre du pré-œdipien, et que F. Dolto entend précisément davantage approfondir encore. Et c’est par l'image du corps qu’elle entend décrire comment se met en place et se réalise primordialement la subjectivation du tout-petit. L'image du corps dite inconsciente (et inconsciente, déjà, parce qu'infantile) est ce par quoi il va donc être possible de rendre compte de comment le petit d'homme accède finalement au statut d'un moi qui dit « je ». Elle est le viatique qui permet de décrire la succession de ces étapes psycho-corporelles primordiales, lorsque l'enfant (ou mieux, l'infans) est durablement sous la dépendance de la relation dite de « dyade » primordiale à la mère.
Il faudra donc se garder d'entendre ici ce terme d'image avec les résonances visuelles que l'on est trop enclin à y privilégier habituellement. Au-delà du visible, l'image désigne ici ce qui échoit à l'enfant de tous les divers ressentis de nature sensorielle et corporelle qui déterminent son rapport à autrui et au monde.
Pour comprendre davantage de quoi il retourne, on peut se demander de façon critique en quoi F. Dolto ne fait pas que reprendre avec d'autres termes ce que Freud avait déjà repéré de la diachronie libidinale infantile. Et l’on peut apporter à cet égard plusieurs éléments de réponse instructifs et décisifs. Il y a d'abord le fait que F. Dolto étend sensiblement le spectre de ce que « son » image du corps permet de prendre en considération, jusqu'au plus primaire du temps néonatal (voire in utero). En outre, à la différence de Freud, elle n'a pas tant en vue l'élaboration de la « relation d'objet » que la construction de ce qui doit devenir pleinement un sujet, au sens valorisé qu'elle accorde à ce terme. Ce qui implique d'ailleurs – dans le voisinage de l'enseignement de Lacan – une prévalence absolue accordée au champ du langage et à la fonction de la parole. C'est enfin ce qui fait que dans la succession des différentes phases que F. Dolto reprend à Freud – en parlant d'image orale, anale, etc. –, elle accentue, davantage que chaque phase, la modalité symbolique qui permet de passer de l'une à l'autre et qu'elle désigne comme « castration symboligène » [voir ce concept].
Dans le livre majeur qu'elle a consacré à cette question (biblio : Seuil, 1984), et où la notion de castration est pour un peu dominante, on retrouve la façon dont F. Dolto s'est efforcée d'élaborer sa théorisation sur des bases précises :
- en soutenant la différenciation de l'image du corps par rapport à ce qu'elle a appelé schéma corporel.
- en avançant une structuration de l'image du corps selon différentes composantes : image dite de base, image fonctionnelle, image érogène, toutes les trois coordonnées par la notion d'une « image dynamique », à la mesure de ce qu'il s'agit de faire valoir chez F. Dolto comme dynamique du désir chez l'humain.

Gérard Guillerault



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